Cinéma - Sorry we missed you de Ken Loach (2019)

Amis (!) de droite, ne partez pas tout de suite à la lecture du nom du réalisateur de ce film. Oui, ça va vous mettre la réalité en face mais à un moment, il faut arrêter de se voiler la face (ndr : jeu de mots ? ).Cette réalité finira par éclater. Je me suis demandé à quoi servait ce type de film, parfois. Et bien la réponse est dessous.

Si on écoute le discours libéral ambiant, on a tendance à voir le monde avec des gens qui triment et prennent des risques pour gagner de l’argent d’un côté et de l’autre les fainéants qui ne font rien et qu’il faut entretenir….Ca vous offusque ? Et bien c’est typiquement le sens de la dernière réforme du chômage en France. Mais au delà de ça, il y a donc ce film de Ken Loach, réalisateur anglais engagé qui n’a cessé de parler de l’Angleterre qu’on a détruit depuis la fin des années 70 ( et parfois d’Amérique latine autre coeur d’anciennes et futures révoltes ). Dernièrement, il y avait l’excellent “I, Daniel Blake” qui ne faisait que montrer que le système social anglais était ubuesque mais que la France s’en inspirait peu à peu…Cette fois, le sujet est sur les ravages de l’uberisation du travail, comme on dit maintenant, c’est à dire ces faux travailleurs indépendants que l’on a créé avec la dépendance de plateformes numériques.

Nous suivons donc la famille Turner qui vit dans une ville ouvrière ( Newcastle comme Daniel Blake ) avec ses deux adolescents. La mère est aide à domicile et le père n’a d’autre choix que de devenir coursier “indépendant” pour une société de livraison. Il vend la voiture familiale qui servait à madame pour acheter son camion. Ils louent un petit pavillon parce que la maison qu’ils devaient acheter est partie avec la crise et la faillite d’une banque. Le père n’a jamais perçu le chômage de sa vie, car c’est pour lui une humiliation.

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Petit à petit, le piège se referme et le rève de devenir propriétaire avec l’argent de ce nouveau job disparaît. Les parents n’ont plus de vie familiale encore moins de couple, trop crevés par les journées de boulot de 7h à 21h. Les enfants sont perturbés et l’aîné sèche les cours, fait des graffitis et vole des bombes de peinture. La fatique aidant, les relations deviennent électriques dans cette famille qui a tout fait pour se préserver. Le “patron” du père humilie ses employés, ajoute pression sur pression à coup d’amendes pour toutes les “erreurs” que la plateforme comptabilise.

Si on s’intéresse un peu au sujet, ce qui est décrit dans le film n’est pas vraiment une surprise. Ken Loach ne sombre jamais dans la caricature de la condition ouvrière. Les enfants sont plutôt intelligents. On sent que la mère a subi beaucoup de choses dans son enfance mais on ne s’appesantit pas . Loach parvient à nous faire ressentir la routine, la fatigue qui s’installe avec la pression dans la première partie du film avant de montrer qu’un petit grain de sable suffit à faire tomber toute l’édifice que cette famille tentait de monter avec courage. Et on voit cette mère s’occuper de nos vieux, délaissés par leurs enfants. On voit ce père livrer tous ces produits de consommation inutiles qu’on nous pousse à envier. Le fils est découragé par cet avenir bouché qu’on lui promet, comprenant bien que même des études universitaires où il devra s’endetter ne peuvent suffire sans d’autres facteurs pour la réussite.

Il n’y a pas d’excès de pathos comme on peut le craindre mais une histoire racontée à hauteur d’hommes et de femmes. Elle est servie par d’excellents acteurs (enfants compris) : Kris Hitchen (le père), Debbie Honeywood (la mère), Rhys Stone (le fils), Katie Proctor (la fille), Ross Brewster (le patron du père)…On retrouve toujours cette photo réaliste parfois un peu crue servie par Robby Ryan. L’histoire est elle à mettre au crédit de Paul Laverty, collaborateur de longue date du réalisateur.

Mais finalement, à quoi sert ce film ? A montrer l’exaspération et le désespoir. Et on sait que le désespoir n’amène jamais rien de bon. A la vision de ce film, on revoit la situation des travailleurs de la fin du 19ème siècle et il faut se souvenir des révoltes, des grèves sanglantes qui ont finit par amener un progrès social. Nous sommes dans cette phase de régression sociale qui peut amener le pire. Le discours de la mère en fin de film n’est que l’expression de l’appel au secours. Les gilets jaunes qu’on a fini de tourner en ridicule n’étaient qu’un soubresaut qu’on a tu avec quelques millions, ponctionnés ensuite honteusement dans le budget de la sécu (qui serait sinon excédentaire !!!). Le désespoir anglais ne se manifeste pas dans des mouvements sociaux, mais dans les urnes ou dans le refus de voter. Ce film n’est qu’un enième avertissement pour cesser cette dégringolade vers plus d’inégalités et d’injustices.

Il permet de répondre à toutes ces belles promesses que l’on fait aux travailleurs indépendants (voir la première scène) qui ne sont que des esclaves de plateformes qui s’enrichissent grâce … à nous. Ce qui n’est pas dit c’est que déjà nous n’avons plus de choix alternatif dans les services qu’on nous propose (sinon nous déplacer !), que ce soit dans la livraison, ou dans des services de santé qu’on veut rentable avant d’être efficaces. Cette chronique est politique, comme le film parce que la situation n’est pas prise en compte comme elle le devrait.

Même si vous pensez savoir ce qu’est cette réalité, allez voir ce film, ça vous fera un peu réfléchir à vos, nos actes….oserais-je dire nos votes ? J’imaginerai bien une version allemande ou états-unienne pour démystifier cette fausse croissance qu’on nous assène avec Merkel, Trump, Schröder, Obama et qui laisse croître la pauvreté et le désespoir et monter les plus bas instincts. Et peut-être réalisera-t-on qu’il y a des choix à faire.

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Ecrit le : 06/11/2019
Categorie : cinema
Tags : 2010s,angleterre,Cinéma,esclavage,Film,libéralisme,pauvreté,politique,uberisation

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