Réflexion - Pour en finir avec le manichéisme ambiant

Il faut être Charlie ou pas, antifa ou fasciste, européen ou anti européen, républicain ou non, conservateur ou progressiste,… toute notre vie devient réglée selon des principes de bien ou de mal sans aucune nuance. Comme si nous ne pouvions être classé que de manière binaire. C’est peut-etre la version « digitale » de la vie selon certains, ha, ha ? (billet commencé avant la tragédie de Conflans/Eragny)

Récemment encore, lors de ce procès de l’attentat de Charlie Hebdo, on a vu ressortir ces hashtag #Jesuischarlie et #jenesuispascharlie. Autant vous dire que ne pas être l’un pour moi ne signifie pas être l’autre mais être tout simplement moi même, ce qui n’est déjà pas mal. A l’époque des attentats, l’hypocrisie ambiante était gerbante avec ce défilé de conservateurs, de dictateurs, de bigots de toute sorte qui affichaient leur « Charlie » attitude, journal avec lequel ils se torchaient volontiers dans l’époque historique (1970-1982) du périodique sous l’égide de Choron. Cette vision binaire du monde voulue en toute chose, j’avais essayé de l’aborder déjà dans un article bancal sur la Cancel Culture. Les quelques exemples donnés faisaient certes catalogue mais montraient surtout que derrière ce mot, il y avait bien plus et que l’on ne pouvait tout simplement pas se prononcer en bloc dessus.

La suppression de la réflexion

Lorsque l’on parle de contextualiser des oeuvres dans le cas cité précédemment, c’est justement pour fournir des éléments pour la compréhension du sens de l’oeuvre, son histoire, sa place aujourd’hui, etc… Bref, cela permet de nourrir la réflexion du lecteur/auditeur/spectateur.trice . Justement, même sur l’écriture inclusive, il faut comprendre le contexte, l’étymologie, le pourquoi et ne pas seulement regarder la forme de la chose pour pouvoir la juger. Ce manichéisme ambiant en toute chose avec des injonctions à « voter » pour un camp ou l’autre, c’est supprimer souvent toute réflexion et donc tout débat possible. Pour en revenir à ce fameux Charlie, le monde serait réparti en deux camps : les islamo-gauchistes (à comparer au judéo-bolchevisme des années 20-30) et les républicains laïcs si je reprend les caricatures entendues d’un côté…Les ultra-laïcs et les progressistes si je prends l’autre côté. Les 4 (et plus) existent mais avec bien des nuances dans leurs propos…Les événements récents voudraient faire disparaître toute nuance et ne donner la parole qu’aux plus extrémistes dans une surenchère permanente.

Ce n’est pas une nouveauté chez l’humain de vouloir tout ranger en deux cases, deux camps, deux religions opposées, etc…L’histoire est remplie de conflits sur de tels éléments alors en venir à s’écharper sur les réseaux sociaux et ailleurs pour des futilités ou des sujets de société, c’est un peu le prolongement de notre mauvais côté. Plus inquiétant, c’est la représentation qu’en font les médias avec le recours systématique à des micro-trottoirs pour appuyer un camp ou l’autre, sans évidemment prendre le temps d’écouter une rhétorique. On répond qu’il n’y a pas le temps de développer, mais justement, ne faudrait-il pas développer moins de sujets plutôt que d’en rajouter des superficiels, mais distrayant. Nous cédons évidemment à la facilité de la distraction plutôt que la réflexion. Et pire encore, nous cédons à la colère et la surenchère qui en découle dans les moments importants et critiques.

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La vie est un jeu mais pas en deux couleurs

Sans sombrer dans le complotisme, cette absence de réflexion et cette injonction permanente à réagir de manière binaire peut avoir des intérêts politiques. Même nos démocraties deviennent typiquement binaire au niveau politique. Démocrates vs Républicains, Extrêmes contre partis traditionnels, Progressistes ou Conservateurs, Libéraux vs Communistes, LREM contre RN. Une caricature vous croyez ou une volonté d’installer un statu quo du pouvoir, une pseudo stabilité qui serait bénéfique ? Je m’interroge moi même car tous ces cas ne sont pas directement comparables ou similaires. J’ai particulièrement été interpellé par quelques éléments ces dernières semaines, comme le retour du projet de loi Avia qui était quand même une loi liberticide et bâclée qui n’aurait d’ailleurs fait que pire dans le cas qui nous concerne récemment. Je ne reviendrai pas sur l’irruption des habituels ultra-laïcs de façade (les premiers à s’acoquiner avec un religieux sanguinaire pourvu qu’il soit riche et puissant) qui accusent les progressistes d’être terroristes. Nicolas Cadene, rapporteur de l’observatoire de la laïcité, est même menacé d’être remplacé dans le même temps… sans doute trop modéré pour ces ultras proches du pouvoir.

Une des suppressions de la réflexion les plus courantes, c’est le recours au terme « tradition ». La Corrida serait une tradition. L’arbre de noël aussi, mais le feu de la saint jean en était un aussi, de même que l’esclavage l’était si on écoutait (et si on les relis pour ceux qui sont encore lisibles…sachant que cela existe toujours) les discours de l’époque. Là aussi le discours était simpliste et s’oppose au progrès. Ce même progrès que l’on brandit aussi en disant que la 5G c’est forcément mieux, sans même s’interroger sur des priorités de dépenses, de déploiement, sur les tests à réaliser, les matériels à récupérer, réinvestir, recycler, etc… Toujours ce mode de pensée binaire qui veut nous opposer une notion à une autre sans nuance. Les éditorialistes de tout poil en sont friands, surtout que la mode est au conservatisme, donc à la tradition. Paradoxalement, dans l’actualité, pour lutter contre un fondamentalisme, on brandit à nouveau des traditions religieuses opposées, ou des lois sur la laïcité dont on transforme le texte. Attention danger si on s’en tient aux discours.

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la peste ou le choléra ?

Pourtant on nous offre des débats pour permettre de comprendre ces deux camps. Enfin de débats, il y a rarement, sinon de façade. Et puis on caricature bien chaque camp pour ne pas pouvoir apporter de nuance entre ces deux idées, valeurs, choix. Sur certains média racoleurs (surtout un groupe en c…), le débat est là pour créer un clash ou un buzz en prenant des intervenants virulents. Récemment, il fallait être pour ou contre l’écologie punitive, avec en arrière pensée un « pour ou contre l’écologie ». Cela évite de penser à toutes les variantes, les petites ou grandes améliorations possibles à tout niveau. Cela évite de remettre à plat un monde qui ne fonctionne plus mais qui pourrait se nourrir justement de la diversité des solutions. Idem pour une militante féministe dont on réduit le livre à une citation hors-contexte… Elle en perdra son job. Sachant en plus que notre mémoire a tendance à enjoliver le passé, il faut tout de même se méfier du retour au passé pour justifier tout. Là aussi, c’est très à la mode, dans ce repli sur soi-même permanent.

Ce qui nous différencie d’une machine

Je ne suis pas le dernier à avoir parfois sombré dans ce type de travers, évidemment, tout comme mes amis, contacts, … Au point de pratiquer un exercice dans mon activité professionnelle qui peut s’avérer positif autant que réducteur : Le sondage de satisfaction. En effet, c’est utile dans une démarche d’amélioration continue de prendre le pouls de la situation. Mais j’évite volontairement d’avoir la possibilité d’une note médiane en mettant une échelle sur 4 notes possibles. De ces quatre notes, on passe rapidement à deux : satisfait ou pas, avec deux niveaux de chaque coté (très ou juste). Binaire quand tu nous tiens…Derrière, une machine sert à compiler tout ça en ligne et aide au traitement . On a vite une jolie vision de la situation qui permet de cibler des points à améliorer. 0 ou 1, voilà comment nous penserions.

Sauf que pour mieux comprendre, il vaut mieux ne pas avoir sélectionné qu’une question d’ordre général mais déjà avoir une idée de ce qui va bien ou mal. Et puis surtout il faut rajouter une question avec un champ libre ou l’interlocuteur va s’exprimer et donc donner des informations, nuancer. Même avec 10 notes possibles, ça n’aurait pas permis de le faire et ça aurait diluer les choses. Ainsi sur mon dernier sondage, j’ai une personne qui avait manifestement un problème en mettant le minimum à beaucoup des sujets abordés. Peu de commentaires mais deux qui faisaient ressortir un problème de relationnel. Avec une vision très manichéenne des choses, on ne peut capter cela et c’est souvent le problème des sondages qui se contentent de chiffres, de choix que l’on croise mais qui ne captent pas la nuance qui peut parfois s’exprimer dans l’extrême.

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Aujourd’hui, nous parlons intelligence artificielle, machine-learning en ayant l’impression qu’elle va nous remplacer. Mais comme on a pu le voir dans les accidents des Tesla à pilote automatique, la machine va faire un choix, sans hésiter, bon ou mauvais. L’humain fera peut être autre chose, soit une hésitation, un zig-zag , un entre-deux. Moins efficace, souvent, moins réactif mais justement il aura ce petit moment de réflexion qui n’est pas complètement programmable avec des éléments liés à l’affect. Derrière la programmation aussi, il y a un humain avec ses choix, des choix tranchés qu’on lui demande de nuancer par une multiplicité de tests parallèles dans l’algorithme. Le choix n’est plus alors de tourner le volant ou pas, de freiner ou pas mais de définir des stratégies possibles dans toutes leur diversité. La machine doit alors devenir plus humaine par un choix non binaire.

C’est assez flagrant aux échecs, jeu où l’humain est largement dépassé aujourd’hui. Les choix de l’humain viennent d’un apprentissage de situations autant que de l’affect et de sa sensibilité à capter l’autre joueur, ses habitudes. La machine se contente de multiplier tous les calculs d’hypothèse pour trouver le scénario idéal qui mène à sa victoire et cela dans le temps imparti. L’IA avait besoin d’un énorme calculateur dans les années 90 quand maintenant cela tiendrait presque dans la poche. Pourtant le principe de développement a longtemps été le même. Aux échecs, il n’y a pas qu’une pièce à déplacer mais beaucoup. Le choix n’est donc absolument pas binaire même si on code avec des 0 et des 1 quelque part.

Alors pourquoi nous prendre pour des machines ?

Dans l’esprit humain, la machine est stupide. C’est l’humain qui va lui donner de l’intelligence. Nous donner un suite de choix binaires à faire, sans liens, c’est nous ramener à un état de stupidité permanente qui nous fait suivre un petit chemin bien tracé. C’est obéir à une autorité aussi, autorité qui constituerait le ciment de la société. Ce retour de l’autorité est sensible dans nos sociétés « démocratiques » (à supposer que cela existe), que l’on oppose là encore aux dictatures. On oppose cela souvent à l’anarchie qui serait un état sans règles avec la loi du plus fort, etc… Les sachants de la chose battront rapidement cette simplification de la vie en société en y mettant justement de la nuance.

J’ai cette impression de dérive de société pseudo-démocratiques vers une dictature simpliste, un peu à la manière de ce qui a été imaginé déjà dans beaucoup de dystopies. Le manichéisme c’est aussi une notion de bien et de mal et pas seulement un choix. Dans le débat, c’est le méchant face au gentil et souvent le méchant a plus de charme que le gentil. Mais le choix binaire a de manière sous-jacente une notion de choix imposé. Il faut être du bon côté car c’est mieux pour la société. Il faut être Charlie car sinon on est un terroriste. Il faut être contre le RN, donc pour l’autre candidat. Et ça, ça ressemble bigrement à une dictature, comme ce que l’on voit par exemple se dessiner en Chine avec les notes des citoyens. Avec ou contre ? Avec forcément puisque le contre impose une restriction de « libertés ».

Je ne vais pas sombrer dans une question binaire « pour ou contre le manichéisme », car il peut y avoir aussi des intérêts à des choix aussi restrictifs. Le problème est bien dans cette systématisation actuelle. Les réseaux sociaux n’en sont pas non plus le bras armé et on ne peut résumer le problème à leur apparition. Pourtant, le choix de continuer ainsi revient bien à des humains. Il peut être simplement de ne pas participer à ses choix, de ne pas regarder ces caricatures de débat (sur des caricatures alors que l’histoire a d’autres exemples à fournir), de ne pas participer à la meute qui se rue dans un camp ou l’autre. Etant vu comme extrémiste pour un de mes choix de vie (le veganisme), je sais ce qu’il en coûte aussi de laisser la caricature et le manichéisme outrancier s’installer. Je sais ce qu’il en coûte de tendre la main pour la discussion et de ne trouver qu’un poing fermé en face de soi. C’est effectivement vers la violence que l’on tend en agissant ainsi. Et je ne peux que m’interroger sur toutes les causes racines des tragédies récentes, sans accuser pour autant les victimes, comme ce manichéisme voudrait nous y pousser.

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Ecrit le : 24/10/2020
Categorie : reflexion
Tags : dictature,dystopie,manichéisme,Réflexion,société,sociologie

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