Réflexion – Rater sa vie ?

Je sais ce que vous vous dites en voyant le titre : « Il va encore geindre »… Oh mais pas du tout, mais juste relativiser par rapport à ce sentiment qui parfois nous traverse, et s’arrête chez certains. L’idée du sujet m’est venue après la lecture de ce mini-billet chez mon collègue F6k.

Ce n’est pas une nouveauté, la vie est faite de réussites et d’actes manqués. Nous avons parfois des désirs, des buts et puis pour X raisons, ça ne fonctionne pas comme nous le voulons. C’est parfois une rencontre avec la bonne ou mauvaise personne, parfois de notre faute parce que nous n’avons pas été bon le moment venu. Et puis c’est aussi parce que nous n’avons pas eu l’opportunité souvent, que nous pensons ne pas être nous donner les moyens. La notion de « rater sa vie » est directement liée à l’épanouissement que nous trouvons dans notre vie. Et pour ça aussi, il y a des hauts et des bas, avec ce phénomène de lassitude bien humain. Mais surtout, c’est un jugement très relatif par rapport à ce que renvoie la société comme idéal.

Si je me retourne sur mon passé, je pense avoir pas trop mal réussi, pour l’instant. Cela n’a pas toujours été mon sentiment. Il y a dans ce jugement des éléments sentimentaux, des éléments matériels, des rêves de jeunesse que j’ai pu réaliser. Et pourtant, en même temps, il y a des échecs, des gros ratages qui me minent parfois dans les périodes mélancoliques, avec le sentiment que j’aurais pu faire mieux, que j’ai été stupide de ne pas tenter… Pour d’autres personnes, ce poids des réussites par rapport aux échecs sera déséquilibré dans l’autre sens. J’ai la chance, en ce moment, de m’accomplir dans ce que je fais. Combien n’ont pas cette chance ? J’ai eu des périodes où ce n’était pas le cas, où j’ai tenté des choses sans résultat. Je me suis trompé, et alors ? Je ne m’en connais que mieux. Mais que tout cela est facile à dire quand à force d’échecs on se met à douter de soi. Je dis ça comme si je n’avais pas eu des périodes de doutes. C’est au pied du mur que j’ai trouvé souvent les ressources pour ne pas rester dans ce sentiment de « raté ».

Pourtant, si je regarde par rapport à d’autres personnes de ma génération, je pourrais penser que je n’ai pas réussi ma vie. Je ne suis pas riche à millions, avec tous les attributs de la richesse. Je n’ai pas un métier qui fait rêver, si déjà on comprend ce que je fais. Je n’ai pas d’enfants, et tous ces stéréotypes de la réussite telle que notre société occidentale la voit. Souvent la réussite se mesure par tout un tas d’attributs : Vie en couple avec enfants dans une maison, voyages, salaire et des biens matériels. Plus jeune, j’ai imaginé, j’ai rêvé ma vie d’adulte d’une certaine manière, souvent par rapport à ces modèles que cette société me renvoyait, et la plupart du temps à court ou moyen terme. Et puis, au fur et à mesure, en réalisant certains rêves ou en voyant ce qu’il y a derrière, j’ai changé et moins éprouvé certains besoins. Je pense même avoir fait des erreurs en « réussissant » certains de ces buts. Cela relativise clairement la notion de réussite.

Si l’enfer c’est les autres, se comparer peut l’être, en effet. J’ai vu ce qu’ont fait pas mal de mes camarades d’enfance, ceux que j’ai connu en primaire, par exemple, ceux qui n’ont pas redoublé à un moment (un raté ?). Franchement, est-ce que j’envie leur position d’aujourd’hui ? Pas du tout, même si parfois ils ont un statut plus élevé, plus d’argent, etc… Oh, je peux me dire parfois qu’avec quelques efforts à un moment, j’aurai su faire d’autres choses mais pour gagner quoi, et certainement perdre. J’ai croisé des personnes lors de mon service militaire qui ont bien réussi (un ex-député par exemple). Dois-je pour autant me comparer et considérer que je n’ai pas réussi ? Aucune envie d’échanger ma place pour ça et me comporter comme lui, eux. Je suis, apparemment, au milieu de ma vie, selon les statistiques, sans doute un peu moins, qui sait… Il y a encore bien des occasions à saisir. Il y a encore des réussites tout à fait personnelles et anodines à réaliser. Mais si je devais vraiment parler d’échecs, ça serait quoi?

Je sais qu’ici, je vais enfiler des lieux communs comme des perles. Mon premier gros sentiment d’échec, ce fut paradoxalement dans le sport. J’ai pratiqué le saut en hauteur dès le niveau benjamin. Au départ, on apprend le saut en ciseau parce que c’est le plus facile. J’ai rapidement atteint mes limites dans ce style avec la hauteur de 1m30, ce qui me plaçait déjà bien dans mon club. J’avais « peur » de la barre supérieure et cela me paraissait infranchissable. Je suis passé au Fosbury ce qui est aussi une certaine peur car on saute dos à la barre et on se « jette » dans le vide. Comme tout, ça s’apprend et j’ai vite assimilé cela, pris d’autres marques pour passer soudainement la barre de 1m30, puis 1m40…et ainsi de suite avec les années. Petit à petit j’ai repoussé mes limites parce que j’y ai cru. Idem lorsque j’ai changé de catégorie en 100m haies et que les haies me paraissaient trop hautes. Il fallait juste adapter la technique, les pas et un jour, j’ai eu le déclic lorsque je suis passé en repêchage en championnat départemental. J’ai décroché la place en finale et cru en moi à ce moment pour finir 3ème, contre toute attente, même celle de l’entraîneur. Alors évidemment, pour moi, c’est parce que je n’avais plus rien à perdre. Pour d’autres, ça sera bloquant, ou bien ce sera uniquement par la volonté dès les départ chez d’autres encore. Il n’y a aucune solution toute faite qui marcherait pour tout le monde. L’échec, ce sera un championnat régional qui se déroula sous la pluie. Avec les mauvaises chaussures, l’anxiété de la cheville fragile, je ne suis pas au niveau sur ce concours. Celui que j’avais battu en départemental me mettra 10cm dans la vue en faisant pourtant la même hauteur que précédemment. J’étais content pour lui, déçu de ce blocage.

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A la porte de l’éternité - Van Gogh

Le deuxième ratage fut au lycée, un virage difficile à vivre qui aboutira à un échec en première scientifique, quand déjà je sentais que ça n’allait plus aussi bien en seconde. Je n’ai pas compris avant quelques années pourquoi ceux qui avaient été moins bons que moi durant toutes ces années, passaient facilement quand je me vautrais lamentablement. Il y avait du mal être, un manque de confiance mais aussi un manque total de volonté et de méthode. Ce même ratage, je l’aurais aussi à la fac, après un premier semestre passé avec facilité. Je ne m’étais pas adapté et je ne voyais absolument pas ce que je foutais là. J’ai l’impression aujourd’hui que beaucoup le vive avec la crise sanitaire en ce moment. C’était une filière par défaut, ma vraie vocation étant ailleurs. L’inconscient doit jouer parfois. Je m’en remettrai finalement à travers une filière bien différente que j’ai réussi brillamment, déjouant les pronostics, face à des profils bien plus élogieux que le mien. De ces ratages, j’ai tiré des enseignements à la fois sur moi-même et aussi sur la société en général qui considère bien trop les diplômes, par rapport aux capacités. Et de l’échec, j’en ai tiré des conséquences sur moi-même.

Et puis il y a tous les petits actes manqués de la vie, en dehors du professionnel. Il y a les personnes que l’on aime ou que l’on a aimé, sans le dire, ou le dire assez. C’est évidemment une vision tronquée mais rien ne peut nous empêcher d’y penser. Là encore, la vie se charge parfois de nous prouver le contraire que ce que nous pensions. Je parle souvent du syndrome de l’imposteur, pour le professionnel mais j’ai eu parfois l’impression qu’il existe aussi dans d’autres domaines. Il ne s’agit évidemment pas d’un problème d’autodidacte mais de doute sur soi-même, notamment sur le regard des autres. Car doit-on rappeler que l’enfer c’est les autres ? (Huis clos, Sartre). Et cet enfer ne serait-il pas la source de nos soucis ? Agit-on pour soi ou pour les autres? Il y a parfois des moments où l’on devrait se forcer à se poser la question. J’ai souvent été surpris par le regard que portaient sur moi d’autres personnes lorsque je leur parlais quelques années plus tard. Il était loin d’être négatif comme je l’imaginais alors.

Reste qu’il y a des personnes qui, pour diverses raisons, partent sur la mauvaise voie, dérivent, parce que la vie n’a pas été rose dès le départ et qu’aucune opportunité ne s’est présentée, du moins que l’on puisse facilement saisir ou simplement parce qu’il y a eu des mauvais choix, sous influence ou pas. La bascule peut se faire si vite, parfois. J’ai connu des amis ou collègues qui à la suite d’un décès, d’un gros échec, sont tombés dans l’alcool par exemple. D’autres ne s’en sont jamais vraiment sortis depuis la jeunesse, ou avec d’autres substances. Saisir la main tendue n’est pas toujours si évident. C’est comme une spirale qui nous entraîne et en plus avec ce sentiment d’avoir raté quelque chose, qu’il n’y a plus vraiment de sens, seulement de la souffrance. La personne a encore tous ses talents, mais les a simplement perdu de vue… enfin simplement … C’est ce qui est le moins simple.

Je pourrais parler de la dépression aussi, ce qui est intimement lié à tout cela aussi. Et là aussi, rien de simple car il ne suffit pas de répéter à quelqu’un qu’il n’a aucune raison d’être dans cet état, qu’il faut voir le positif. Cela disparaît parfois après de longs mois, des années même… Et peut réapparaître sans crier gare. Sans compter l’aspect « contagieux » de cette dépression sur l’entourage. Ce n’est pas toujours lié au sentiment d’avoir « raté sa vie », mais plus généralement d’avoir raté quelque chose, d’avoir pris une mauvaise décision qui nous mine, ou simplement parce que le « sort » s’acharne. Oh il s’est acharné chez moi ces derniers temps, mais pas au point de tomber dans un sentiment dépressif. Juste parfois des regrets. Qui n’en a pas ? Pas de machine à remonter le temps ou de DeLorean pour défaire ce que l’on a fait, de toute façon.

Des gens bien plus talentueux que moi, et plus savants ont disserté et philosophé sur ce même sujet. Tiens, je prends une citation au passage d’une écrivain et philosophe : « Qui n’a jamais connu l’échec a raté sa vie ! » Charles Pépin. Une évidence et j’aimerai pourtant connaître la personne qui n’a jamais connu le moindre échec dans sa vie… A moins de les transformer en réussite évidemment. C’est peut-être ce qu’il faut garder en tête, autant qu’on le puisse. Et pour finir, autant le faire en musique avec un titre de notre JJG national

Terminons en musique : video

Commentaires :

Anatolem par mail

“Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a raté sa vie” une célèbre phrase de notre ancien président, prévenu,…Alors oui, je dois l’admettre, j’ai passé la date de péremption, je n’ai pas de Rolex, même pas une montre (ce n’est pas la vérité car j’ai un montre gousset au fond d’un tiroir mais qui ne fonctionne plus) donc par la force des choses j’ai raté ma vie (selon Nicolas), mais j’ai pu croiser de belles personnes, avoir de beaux enfants (qui ne jettent pas de cailloux sur les forces de l’ordre), avoir deux mains qui me permettent de bricoler, deux jambes pour me déplacer, des yeux pour lire, puis j’ai fréquenté par obligation des cons et des connes, j’ai aussi croiser la mort en glissant mon père dans le sac mortuaire, c’est aussi cela la vie.

Il ne faut pas penser que la vie soit toute rose, la vie c’est un mélange de couleur.

Ewen par mail

Le syndrome de l’imposteur vient de l’approbation que l’on recherche chez autrui. Au syndrome de l’imposteur, je réponds par la légitimité. Est-ce que je m’accorde cette légitimité, ou au contraire est-ce que je me la refuse ? Dès lors que l’on s’accorde légitimité sur tel ou tel sujet, alors le syndrome de l’imposteur s’efface. Cela n’empêche nullement de douter, douter c’est ne pas entrer dans un système de dogmes. Douter, ce n’est pas remettre TOUT en question, simplement laisser place à une incertitude qui pousse à la réflexion.

Concernant la “mauvaise voie”, c’est l’histoire du boulevard du vice. Plus attirant, plus simple que le chemin de chèvre du juste, de l’équilibré. Le second réclame des efforts que le premier ne requiert pas. J’ai rencontré des individus dont les parents leur avaient transmis le goût de la tolérance, de la compassion, de la justesse, etc., et pourtant ces mêmes individus s’asseyaient sur cette éducation et empruntaient la “mauvaise voie”. Que faisons-nous au final de notre éducation ? Trop d’individus fonctionnent de manière binaire face à l’éducation reçue : prendre ou rejeter. Manque de nuance… D’ailleurs, rien n’empêche de picorer ici et là pour construire sa propre éducation. Les possibilités sont infinies ! A l’inverse, j’ai été dressé à la dure par un père féroce. Ai-je sombré dans le vice ? Non. Tout n’est qu’une question de positionnement.

Je finis sur un point important : la victimisation. Dans ce processus, la victime confond sa vulnérabilité et son incapacité à agir. La fragilité devient prétexte pour entretenir ce mal-être, car passer à l’action signifie que la guérison s’amorce, que l’on accepte l’inconnue. A lire, les travaux sur le Triangle Dramatique et Compassionnel produits par le Dr Stephen Karpman.

Iceman

Le fameux triangle de Karpman mis aujourd’hui à toutes les sauces me paraît réducteur mais reste une première approche dans la description des relations humaines. Nous aurons l’occasion d’en parler dans un prochain billet déjà prêt mais que je garde pour plus tard après X relectures…

Olivyeahh par mail

Et si réussir sa vie, c’était simplement être une bonne personne???Beaucoup de similitudes, même si le parcours est différent et que j’ai mis bien plus de temps à trouver ma voie. Mais, ça ne reste que du professionnel. Les échecs m’ont fait mal puis je les ai considéré comme des passages obligés, structurants. Le fait d’avoir changé ce rapport à l’échec a changé la vision que j’avais de moi-même. Plus de regrets, ou très peu. Donc peu de poids à porter. Ce qui doit arriver, arrive…. Par expérience, je pense qu’on ne maîtrise jamais totalement les choses (à tous les échelons de la vie). A partir du moment où tu as donné sans tricher, aucun remords à avoir… Et au diable les pressions familiales, amicales ou sociétales. Elles ne sont que des freins (de mon point de vue)

Je suis loin et ne donne pas de nouvelles à mes anciens camarades de classe, de lycée. Eux voient toujours les mêmes gens, les mêmes endroits depuis 40 ans. Avec le recul, je suis content d’avoir poussé la porte de l’inconnu. L’immobilisme est une chose que je peux conceptualiser (les peurs doivent y avoir une belle place) mais que je ne comprends pas. Pas de jugement de ma part, pas d’amertume. Chacun est maître de ses choix. Nous sommes tous différents, c’est ce qui nous lie.

Pour le doute, je pense qu’il est utile s’il ne devient pas paralysant (j’ai mis du temps avant que ce soit le cas). Professionnellement, il nous permet d’être bon et attentatif dans ce que l’on fait. Humainement, il nous permet de ne pas adhérer aux visions simplistes du monde qui gambadent autour de nous.


Ecrit le : 06/03/2021
Categorie : reflexion
Tags : philosophie,Réflexion,société,sociologie,vivre

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